L'Union du Cantal 26 juin 2019 à 11h00 | Par P.Olivieri

Mineurs étrangers isolés : une enfance volée et traumatique

Le Collectif constitué il y a un an à Aurillac pour accompagner les mineurs étrangers isolés s’indigne de la prise en charge de ces enfants dont la minorité est souvent remise en cause.Témoignage.

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Daouda a 16 ans, c’est ce que confirme le passeport délivré voilà quelques mois par l’ambassade ivoirienne. Courant 2018, il a dû fuir les représailles de son père alcoolique et violent, qui le battait lui, sa mère et sa sœur, sœur que ce même père a vendue. Un père qui l’a aussi empêché d’aller à l’école (qu’il n’a fréquentée en tout et pour tout que deux ans) et qui lui a promis la mort s’il le retrouvait. Caché par un oncle, il est arrivé à Saint-Flour après un long et douloureux périple depuis son Afrique natale à travers le Mali, la Mauritanie, le détroit de Gibraltar, l’Espagne : un exil qui l’a laissé malade, blessé (tabassé à la frontière espagnole) et traumatisé. “Il était très mal en point physiquement et psychologiquement, il avait passé trois jours dans un train pris au hasard à Bordeaux, sans oser demander ni à boire, ni à manger”, témoigne Cécile, la cinquantaine, membre du Collectif pour les mineurs isolés(1) qui a hébergé secrètement Daouda chez elle plusieurs mois.

Tests osseux “pas fiables”

La cage thoracique enfoncée et tuberculeux, il avait du mal à respirer. Un état dont ne se serait guère préoccupée l’Aide sociale à l’enfance (ASE), dénonce le collectif, qui accompagne une quinzaine de ces jeunes dans leurs démarches administratives, juridiques... : à peine envoyé à la maison d’enfants (Mecs) de Quézac, le service du Conseil départemental s’est empressé de “l’évaluer” : déterminer son âge pour savoir si le garçon était réellement mineur. Auquel cas, sa prise en charge serait de son ressort. “On m’a posé beaucoup de questions, demandé pourquoi je n’avais pas mes papiers... et ils m’ont demandé d’aller faire des tests osseux”, raconte timidement Daouda, dont les nuits sont encore pleines de cauchemars et insomnies. Verdict du test, dont la viabilité est contestée de longue date par les associations d’aide à ces jeunes mineurs isolés(2) : Daouda aurait 19 ans. Il fait dans la foulée l’objet d’un OQTF, un ordre de quitter le territoire français. Mis à la rue, il est pris en charge par des associations locales (Cimade, Secours catholique, populaire...) et par l’Anef Cantal, qui va lui permettre de téléphoner à sa mère afin qu’elle lui envoie les documents administratifs permettant d’établir un passeport. Il doit cependant pointer chaque jour au commissariat. Après plusieurs semaines à la Halte soins santé de l’Anef pour une prise en charge médicale, il rejoint la capitale et son ambassade, accompagné de Cécile, pour les formalités consulaires relatives à l’obtention de son passeport. Malgré le récépissé du consulat, il est convoqué cet automne à plusieurs reprises à la préfecture où on lui indique que son extradition est imminente. L’obtention du précieux passeport, authentifié par la Police des frontières, va lui redonner espoir, espoir tout temporaire. Certes, courant avril, le juge des enfants le reconnaît sur cette base officiellement mineur et l’OQTF est cassé dans la foulée par le tribunal de Lyon. Mais l’ASE a contesté la décision du juge, rouvrant les plaies de l’angoisse de Daouda toujours dans l’incertitude quant à son sort.

Daouda et Cécile, des mains croisées symbole de soutien et solidarité.
Daouda et Cécile, des mains croisées symbole de soutien et solidarité. - © P. O.

Un passeport “bafoué”

Comme dans un cas similaire, celui d’Ouma, aujourd’hui porté devant la cour de Cassation suite au recours de l’ASE, Étienne, du collectif, interroge : “Pourquoi l’ASE fait ça ? Elle est dans la suspicion systématique, elle veut créer une jurisprudence en déclarant majeur un jeune qui a un passeport de son ambassade ! Ça ne marchera pas ! Je crois plutôt que c’est pour nous épuiser...” Le collectif et ses bénévoles ne comptent eux rien lâcher, malgré l’implication que cela suppose et les frais d’avocats spécialisés. Le discret Daouda, lui, ne comprend pas cet acharnement à son encontre, victime de la violence de son père, de celle des passeurs et profiteurs de cette détresse humaine, victime de politiques de quotas qui ne disent pas leur nom, de budgets contraints, de l’indifférence quasi générale de l’humanité. “C’est très dur, confie le garçon, qui aimerait travailler dans le secteur du bâtiment. Sans les bénévoles, je serais mort. Après ce que j’ai vécu sur la route, la maladie, on te met au fossé, on ne te donne pas à manger (...) Je ne comprends pas pourquoi l’ASE fait ça... Je suis trop jeune pour vivre tout ça.” Et Cécile, les larmes aux yeux, de lâcher : “J’en suis malade de la façon dont on traite ces jeunes. Laisser des enfants de 15 ans à la rue ! Moi, en hébergeant Daouda, je n’ai rien fait d’admirable, juste ce que toute maman aimerait qu’on fasse pour son enfant...”

(1) Contact : collectifjeunesisoles@yandex.com

(2) Ainsi que par l’Académie française de médecine, le Haut Conseil de la santé publique...


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