L'Union du Cantal 12 décembre 2018 à 14h00 | Par R. SAINT-ANDRE

Cantal conseil élevage : savoir lire le tableau de bord ne suffit plus, il faut élaborer des stratégies

Gérer à la fois une gestion entrepreneuriale et la transition d’un système s’avère d’une rare complexité pour les producteurs de lait, comme l’a souligné l’invité de Cantal conseil élevage.

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Quel monde vit-on ? Comment cela se traduit sur la production laitière ? Et qu’est-ce qui change dans les métiers du conseil ? Voilà les questions qui ont servi de trame à Jean-Marie Séronie pour articuler son propos. L’agro-économiste indépendant intervenait jeudi 6 décembre face aux salariés et adhérents de Cantal conseil élevage, réunis en assemblée générale. En introduction, il précise avoir relevé quatre “révolutions”. La première est économique avec les quotas qui appartiennent au passé et des prix capables de passer du jour au lendemain - ou presque - du simple au double, comme fin 2017 sur le beurre, générant une “soi-disant pénurie orchestrée par les transformateurs qui préféraient vendre à l’export”. Un autre bouleversement serait lié au réchauffement climatique et à la protection de l’environnement qui imposent une nouvelle approche technique, moins chimique et beaucoup plus systémique.

Accepter une économie de marché

S’ajoutent la révolution numérique et le déploiement de nouveaux outils qui apparaît comme une évidence. “Mais c’est la révolution commerciale qui est sans doute la plus importante”, prévient Jean-Marie Séronie. Il pense nécessaire de bannir l’expression “de la fourche à fourchette”, pour s’emparer de... “la fourchette à la fourche”. En clair, produire pour une demande. Dans un langage sans langue de bois, le spécialiste pointe du doigt le manque de lien entre la brique de lait et le travail du producteur. Surtout dans un contexte où, parfois de manière irrationnelle, priment le rapport à la santé (sans gluten, sans lactose, etc., alors que très peu sont intolérants) et l’envie de consommer local. “Si parce qu’il écrit sur l’emballage le nom d’un département ou d’une région et que le consommateur est prêt à payer plus cher, il ne faut pas s’en priver. Sans compter qu’avec vos AOP, vous avez plein de belles histoires à raconter aux consommateurs...” Voilà déjà quelques pistes pour s’adapter dans un contexte de mutation des politiques publiques : réforme de la Pac, politiques territoriales, etc. “Car même si on du mal à l’accepter, c’est la fin de la gestion publique des marchés. Avant, avec les taxes ou aides à l’import/export, la puissance publique gérait les marchés. Le fameux slogan syndical “des prix pas des primes” se traduit par faire payer davantage le consommateur que le contribuable. La logique du président de la République est celle-là.”

Jean-Marie Séronie, intervenant lors de l’assemblée générale de Cantal conseil élevage au lycée agricole Pompidou d’Aurillac, jeudi 6 décembre.
Jean-Marie Séronie, intervenant lors de l’assemblée générale de Cantal conseil élevage au lycée agricole Pompidou d’Aurillac, jeudi 6 décembre. - © R. S.-A.

Produire mieux

Mais l’agro-économiste sort un lapin du chapeau : “Et pourquoi pas une régulation privée ? Comme pour le roquefort ou le beaufort... En contingentant leur production, ils organisent la rareté.” De même, Jean-Marie Séronie est convaincu que la demande de produits locaux est durable. Et pour s’en sortir, dans tous les cas, il faut communiquer. Répondant à une question de la salle, l’intervenant précise que cela ne coûte pas forcément cher. “On n’est pas obligé d’acheter des minutes de télévision pendant des mois. Regardez le succès des youtubeurs dont tout le monde parle alors que les vidéos ne coûtent quasiment rien à réaliser.” Cependant, le spécialiste convient qu’il faut toujours “produire mieux”. Et c’est dans ce cadre que le conseil s’avère primordial. “Est-ce que je produis suffisamment de valeur ?” Voilà la bonne question à se poser en profitant des leviers qu’offrent la génétique, les nouveaux outils de contrôle, de mesures... “Un outil numérique, c’est un tableau de bord dont il ne faut pas être esclave. Il doit aider à objectiver, mais ne remplace pas votre décision qui dépend de votre savoir-faire, de votre expérience et de vos objectifs. Sans quoi on s’expose au danger de ne plus savoir reconnaître une vache qui va bien d’une vache qui va mal”, lâche Jean-Marie Séronie aux producteurs. De fait, le conseil à l’éleveur mérite d’être personnalisé et donc particulièrement pointu, spécialisé. Une vraie difficulté à l’heure où ce qui le rémunère est en train de se tarir, les prestations de conseil étant toujours tarifées en dessous du prix de revient.

Principe du flux inversé

D’où des alliances à venir et des concurrences nouvelles, comme le prédit l’intervenant en citant Agrifind, une plate-forme d’échanges et de conseils entre agriculteurs pour progresser en fonction de l’expérience d’un autre dont le système est proche du sien. “La difficulté aujour-d’hui, c’est qu’on est très territorialisé. Alors que l’internet ne connaît pas de frontière. Il est donc possible de se faire conseiller depuis une autre zone par “le” spécialiste du problème auquel on est confronté.” Voilà la principale évolution à venir du métier de conseiller, selon l’invité de Cantal conseil élevage. “Plus besoin de transférer de l’information, l’agriculteur sait lire les informations dont il dispose en temps réel et même avant le contrôleur : c’est le principe du flux inversé. Au conseiller de se recentrer sur la vraie valeur au cœur de son métier, le conseil pour construire ensemble”, lance-t-il. Tout cela nécessite d’être assez à l’aise avec l’outil informatique, ce qui n’est pas encore forcément le cas de tout le monde. Toujours dans un langage sans détour, Jean-Marie Séronie souligne “qu’il n’y a plus de tailleurs de silex”. Il rappelle combien il est difficile depuis longtemps de se passer de téléphone, et qu’il devient de plus en plus indispensable d’être connecté. “Aux plus réfractaires d’accepter un monde qui bouge”, assure l’agro-économiste, en illustrant son propos d’un dessin où se tuent à la tâche deux hommes qui tirent une charrette à roues carrées et qui lancent à celui qui conseille des roues bien rondes “qu’ils ont l’habitude, qu’ils ont toujours fait comme ça”...

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